35/2008 Editorial: Le prolétariat après Marx

YVES CHARLES ZARKA

L’écriture d’une histoire du prolétariat tourne souvent à la légende. Légende sordide de la classe dangereuse qui ne possède rien, n’a donc rien à perdre à la destruction de l’appareil de production, de la propriété et de l’ordre social, toujours prête à trahir en se vendant au plus offrant. Légende héroïque de la seule classe révolutionnaire qui doit faire accomplir à l’humanité tout entière le pas décisif vers la réconciliation avec elle-même et la liberté, après la fin de l’exploitation économique et de la domination politique. Ces deux légendes extrêmes, entre lesquelles beaucoup d’autres ont été écrites, ne sont d’ailleurs pas nécessairement incompatibles. De la même façon qu’il y a chez Rousseau deux discours sur le peuple : le peuple idéal du contrat social, droit et vertueux, dont la volonté est toujours ce qu’elle doit être, et le peuple réel sordide, dangereux, lâche et vicieux, de même, il y a chez Marx deux prolétariats. Le prolétariat est en effet, d’une part, la seule classe porteuse de l’avenir, « mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité » ou encore « couche la plus basse de la société actuelle » qui doit faire sauter « tout l’édifice des couches supérieures qui constituent la société officielle » armature de la domination bourgeoise. Mais il est également cette « pègre prolétarienne, ces basses couches de la société qui se putréfient sur place » .

De Marx, c’est cependant la légende héroïque que l’histoire a retenue. Elle a conféré au prolétariat une existence imaginaire dans de multiples luttes sociales et politiques du XXe siècle, aux quatre coins de la terre, bien après que la condition prolétarienne de la classe ouvrière, telle que Marx l’avait conçue, se fut éteinte : « Loin de s’élever avec le progrès de l’industrie, l’ouvrier moderne descend toujours plus bas, au-dessous même des conditions de sa propre classe. L’ouvrier devient pauper, et le paupérisme se développe plus vite encore que la population et la richesse » . La condition prolétarienne de la classe ouvrière reposait sur l’équivalence entre trois termes : classe ouvrière, salariat et prolétariat. C’est le statut du salariat et son opposition au capital qui faisait de l’ouvrier un prolétaire. L’existence et la domination bourgeoises reposent sur la formation et l’accroissement du capital, or « la condition du capital c’est la salariat » . Qu’est-ce que le salariat ? C’est, pour Marx, la condition dans laquelle le travailleur est obligé de vendre sa force de travail comme une marchandise et, par conséquent, se trouve, comme toute autre marchandise, livré aux « vicissitudes de la concurrence et aux fluctuations du marché » . Le prix du travail est égal au coût de production : « par conséquent, le coût du travailleur, c’est à peu près le coût des vivres dont il a besoin pour son entretien et pour perpétuer sa race » . Le salaire, correspondant à des tâches accomplies au jour le jour, est donc ce qui doit permettre à l’ouvrier de reproduire sa vie en vue de reproduire ces tâches, dans un système où il n’est conçu que comme un producteur. La logique de ce système implique donc une minimisation des coûts de production en vue d’une maximisation du profit, c’est la logique qui préside à l’économie capitaliste et à la domination bourgeoise selon Marx. C’est pourquoi la condition de l’ouvrier est fragile, vulnérable et précaire parce que sans droits, sans sécurité et sans protection. Son travail se retourne contre lui-même, il perd toute indépendance et tout attrait : « le producteur devient un simple accessoire de la machine à qui on ne demande que le geste manuel le plus simple, le plus monotone, le plus vite appris » . Telle est la condition prolétarienne de la classe ouvrière : le travail produit le pauvreté, l’insécurité et la misère du travailleur. La classe ouvrière sort de la condition prolétarienne où Marx l’avait figée lorsque le capitalisme en vient vers le début du XXe siècle à concevoir, en vertu de sa logique même, le travailleur pas seulement comme un producteur, mais aussi comme un consommateur . « On appelle ‘fordisme’ l’articulation, qu’Henry Ford fut sans doute le premier à mettre consciemment en pratique, de la production et de la consommation de masse […] Il perçoit ainsi une relation nouvelle entre l’accroissement du salaire, l’accroissement de la production et l’accroissement de la consommation. Ce n’est pas seulement qu’un salaire élevé augmenterait la motivation au travail et le rendement. S’ébauche une politique des salaires liée aux progrès de la productivité à travers laquelle l’ouvrier accède à un nouveau registre de l’existence sociale : celui de la consommation, et non plus exclusivement de la production » . La condition ouvrière voit dès lors s’ouvrir à elle un autre horizon que celui que Marx lui avait tracé. De classe révolutionnaire dont la libération dépend de la destruction de la société bourgeoise, elle devient réformiste et revendicative. On abandonne le projet d’une transformation radicale, pour la recherche d’une amélioration des conditions de vie, une extension des droits et des protections. C’est l’analyse tocquevillienne de la société démocratique et non l’analyse marxiste de la société bourgeoise qui s’impose : la société est tout entière, la classe ouvrière comprise, mue par une recherche du bien-être matériel (limitation de la durée hebdomadaire du travail, congés payés, sécurité sociale, indemnité chômage, mais aussi acquisitions des appareils et des biens de consommation, etc.). Certes, les inégalités se maintiennent, l’exploitation parfois aussi, mais le travail n’est plus en lui-même et par lui-même source de misère, d’insécurité et de mort. Au contraire, il s’impose de plus en plus comme l’activité qui permet par excellence l’intégration sociale. Le travailleur n’est pas porté vers la pauvreté, la précarité et la misère par son travail même. La logique a changé – et, avec elle – le statut du salariat qui s’étend désormais à l’ensemble de la société. La société de consommation est une société postmarxiste. Ce qui a pu faire oublier cette évidence, c’est la Révolution soviétique – révolution sociale et politique, bien sûr, mais qui a pour condition une révolution idéologique dans un pays où ne régnait ni une industrialisation de grande ampleur, ni un capitalisme avancé. C’est bien la raison pour laquelle, lorsque le totalitarisme idéologique s’est évanoui à la fin du XXe siècle, la société de consommation s’est emparée progressivement des terres ainsi désertées.

Est-ce à dire pour autant que le prolétariat a définitivement disparu ? Non, il a simplement changé. D’abord, même encadré et assorti de nouveaux droits, le travail a parfois gardé dans certaines branches d’activité ou de service la forme d’une exploitation à outrance de populations fragiles et vulnérables, maintenues dans une vie de misère : individus sans formation et sans attaches, populations immigrées pendant les trente glorieuses, sans-papiers aujourd’hui. Mais c’est la perte du travail, le chômage, qui a été longtemps, et reste encore, le facteur principal de désocialisation et de disqualification. Cependant, les choses se sont beaucoup modifiées avec les nouvelles conditions de l’économie mondialisée, et cela en deux sens. Premièrement, la condition prolétarienne a suivi la division du monde en pays riches et pays pauvres. Elle s’est considérablement étendue dans les pays dits, par euphémisme, en voie de développement. Deuxièmement, dans les pays riches et industrialisés est apparue une tendance à la remise en cause des droits, des protections et des niveaux de salaire pour de raisons de compétitivité. Dans ces pays, est ainsi en train de naître un nouveau prolétariat fait d’individus, parfois surdiplômés, qui soit n’arrivent pas à entrer dans le marché de l’emploi autrement que sous la forme de petits boulots précaires, soit en sortent prématurément, disqualifiés par une idéologie managériale jeuniste, soit se trouvent employés en temps limité et insuffisant pour mener une vie décente. Le prolétariat s’est mondialisé et il s’est clivé.

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