35/2008 Présentation Didier Deleule et Raphaël Draï

Le prolétariat a-t–il disparu ? L’on est tenté de le penser si l’on en conserve l’image qu’en donne, notamment, la théorie de Marx, reformulée par Lénine, à savoir une classe férocement exploitée mais qui lutte pour son émancipation et celle du genre humain, éclairée par une avant-garde et un parti révolutionnaires. D’ailleurs le concept même de révolution a-t-il conservé son sens depuis la chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS ? Mais les migrations ou même les disparitions de concepts, dans le discours savant ou dans le langage courant, signifient-elles qu’ont disparu les réalités que ces concepts permettaient, peu ou prou, d’identifier ou dont ils permettaient à tout le moins de débattre ? Si le prolétariat n’est plus le thème principal des colloques d’économie politique, ou de sociologie politique, sa réalité n’en est pas moins patente. Bien sûr, depuis vingt ans, et ce que d’aucuns nomment avec Baudrillard la fin des classes, aussi bien les modes de constitution que les configurations du prolétariat ont profondément changé. Il se reconnaît moins à ses structures qu’à ses destructurations, lesquelles sont souvent synchrones avec ces « délocalisations » territoriales et mentales qui sont la hantise des gouvernants mais aussi des responsables syndicaux. L’extension de la précarité, la réduction du chômage payée par la multiplication des petits boulots, lesquels ne sauraient étayer de véritables projets de vie, la réduction du sens même de la vie non pas à la qualité du travail mais au seul fait de travailler, conduisent non pas à « enterrer » le prolétariat mais à en discerner les avatars. Si la condition prolétarienne se reconnaît aux dépendances de toutes sorte qu’elle instaure, alors cette condition n’ a jamais été aussi proliférante que depuis « la mort de Marx ». A la précarité angoissante qui ronge les « classes » moyennes et les « cadres » d’une société de plus en plus pénurique, d’une société de perte, s’ajoutent de nouvelles formes de pauvreté, voyantes ou plus cachées, qui coexistent parfois avec une activité salariée au dessous du SMIC, ou avec des formes d’emplois « rompus » qui disloquent la journée du travailleur en l’astreignant de surcroît à des déplacements qui doublent son temps de travail sans doubler son salaire. Mais le prolétariat aujourd’hui n’est pas seulement économique. Il est aussi moral, pour reprendre un qualificatif de Moreno, l’inventeur du psychodrame. Il se reconnaît cette fois aux mentalités et aux comportements engendrés par l’économie pénurique et l’État impotent, à savoir : la culture de la compétition qui n’est qu’une forme de darwinisme à la sauce managériale, l’enclavement dans une « bulle » médiatico-financière où l’entre-soi fait perdre pathologiquement le sens de l’Autre, si fortement exalté dans les discours d’une pseudo-philosophie bien pensante, mais si constamment nié dans les actes de la vie quotidienne. Il se reconnaît aussi à l’appauvrissement corrélatif de l’idée de République, puisque sous ce régime de façade survivent des êtres qui correspondent étroitement à ce que le Doyen Carbonnier nommait des « sujets de non droits », si ce n’est des non sujets de droit. A quoi s’ajoute le phénomène dont on mesure mal encore l’effet délétère sur la République sélective qui s’établit sous nos yeux : la peoplelisation. Celle-ci ne se dissocie pas, d’ailleurs, d’une crise de la presse qui pour subsister doit se vendre à tout prix et qui à cette fin quête les images-choc. Elle s’explique aussi par la dégradation de la notion de peuple, par la négation, imaginaire précisément, de la différence des classes et de revenus – celle-ci abyssale parfois – qui y sévit. La comédie de la proximité, l’usage des prénoms et du tutoiement dans l’espace public, ne signifient pas du tout que celui-ci soit ouvert à tous mais à l’inverse qu’il fait l’objet d’une privatisation par la « caste », aurait dit Siéyés, de ceux qui jouent cette comédie là. On comprend mieux ainsi comment le nouveau prolétariat et la peoplelisation se répondent et se correspondent : la difficulté de plus en plus grande éprouvée par le plus grand nombre pour accéder à l’espace public est masquée par un pseudo-accès à l’espace privé des Grands, pour ne pas dire à leur intimité, un peu comme, dans certains pays « touristiques », les habitants du lieu sont autorisés à regarder de l’extérieur la salle à manger des hôtels de luxe. C’est pourquoi il nous a semblé nécessaire d’engager le débat à ce propos par la série d’études et d’analyses qui suivent. S’il est vrai que le prolétariat, après avoir connu comme seule richesse la descendance familiale (c’était le cas à Rome), s’est développé à l’époque moderne sur la base de la force de travail comme seul moyen de survie, la situation de dépendance qui, dans tous les cas, le caractérise connaît de nos jours une extension sans précédent accompagnée d’une mutation dans l’appréhension du phénomène par ceux-là même qui le subissent : à la conscience de classe hautement proclamée à défaut d’être toujours strictement définie, a ainsi succédé une nouvelle mouture de « fausse conscience » qui se manifeste volontiers par une intériorisation non dépourvue de culpabilité d’une situation de fait psychologiquement ressentie comme angoissante et humiliante, face à laquelle il importe en priorité de tenter de « sauver sa peau ». L’« insécurité sociale » – pour reprendre l’heureuse expression de Robert Castel – tend à sécréter une atomisation des réactions plutôt qu’une solidarité active de la riposte. Parallèlement, les nouvelles procédures d’exploitation et d’aliénation tendent, pour leur part, à réactiver une emprise du domestique sur le politique à laquelle les modernes formes entrepreneuriales – qui se veulent « soft » plutôt que « hard », horizontales plutôt que verticales – contribuent efficacement dans le cadre d’un paternalisme renouvelé, d’un familialisme appuyé sur les « relations humaines », voire d’un despotisme (mais c’est encore une histoire de famille) habilement dissimulé. Que cette prolétarisation galopante puisse désormais se diffuser dans les domaines culturels et intellectuels, et même dans le cadre de ce qu’on appelle parfois le « vivre ensemble », cela pourrait conférer quelque portée au célèbre verdict de Raoul Vaneigen : « le prolétariat a perdu son nom depuis que la plupart des citoyens en font partie. »

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