36/2008 Editorial Le mal et la pensée

Yves Charles Zarka

L’homme est pire qu’un loup pour l’homme. Hobbes n’était pas allé assez loin dans son pessimisme sur la condition humaine en pensant que la dérive des passions pouvait entraîner l’homme à devenir un loup pour son prochain. Pire qu’un loup, bien pire qu’un loup, parce que capable du pire. Mais la métaphore animale n’est pas éclairante, elle obscurcit même la pensée. L’animal n’est pas capable du pire : le loup n’est pas un loup pour le loup. Seul l’homme, lui, est capable du pire. Qu’est-ce que le pire ? Le mal extrême, absolu. Peut-être. La Shoah, l’extermination des Juifs d’Europe, première phase du projet d’éradication des Juifs du monde entier, ce projet démoniaque des nazis a probablement conduit l’humanité à descendre jusqu’au plus profond de l’horreur, en deçà de quoi il n’y a peut-être rien de pire. Cœur des ténèbres. Mais sait-on ce que l’avenir nous réserve ? La conscience du « rien de pire que les nazis » n’a pas empêché les hommes de recommencer : reconduction du « rien de pire » au Cambodge et à l’égard des Tutsi du Rwanda. Peut-être doit-on dès à présent se prémunir contre pire que le pire. Pourquoi l’homme est-il capable du pire ? Non seulement parce qu’il peut commettre un mal plus grand, plus raffiné, mais aussi parce qu’il peut le commettre gratuitement et en jouir. Le nazisme a été aussi cela : la licence de tuer pour rien, absolument rien, et la jouissance de tuer. La folie meurtrière et la dépravation de la jouissance se sont déployées dans un cadre administratif et avec un luxe de techniques, donnant l’apparence d’une organisation rationnelle. Ce qui prouve que la folie meurtrière peut être administrée et organisée, mais qui ne prouve en aucune façon que la raison a quelque chose à voir là-dedans. C’est pourquoi il faut absolument éviter de tomber dans le poncif antirationaliste, anti-Lumières, auquel s’adonnent de nombreux apprentis sorciers, en particulier ceux qui voudraient nous faire accroire que l’administration industrielle du meurtre par les nazis serait la conséquence, voire même le type achevé de la rationalité technologique moderne. Absurde. On sait en particulier que la Shoah par balles, l’extermination des Juifs en Ukraine, a été une extermination industrielle sans industrie, à la main ou à l’unité si l’on veut. Ce n’est pas la technique qui tue mais les hommes par la technique. Le pire reconduit donc à son unique auteur : celui qui est capable du pire. Le meurtre, la licence de tuer, sans limites, sans règle et sans raison, au gré du hasard, est ce que toute civilisation a tenté de conjurer : le plus grand des maux. Il est donc possible de retourner une civilisation contre elle-même. Les nazis et ceux qui les soutenaient, c’est-à-dire la plus grande part des Allemands, n’étaient pas des sauvages non civilisés, mais des barbares. On sait depuis Vico au moins que la barbarie peut être produite par une civilisation qui se déprave, se retourne contre elle-même et refait à l’envers le cycle du temps. Ce qui veut dire que le pire continue de sourdre sous l’ordre juridico-politique civilisé, qu’il peut revenir, comme Hobbes concevait que l’état de nature (la guerre de tous contre tous) pouvait toujours renaître de l’État-République et le détruire. Mais le pire, le mal extrême gratuit, peut-il être le fait de l’homme ordinaire ou requiert-il une nature différente, capable d’une cruauté supra-humaine ou, plutôt, infrahumaine ? À cette question il faut répondre bien entendu que l’homme ordinaire est capable du pire, mais qu’il ne peut y être porté que dans certaines conditions. Autrement dit, Hannah Arendt a, en un sens, raison de parler de « banalité du mal », si on entend par là que le pire peut être le fait de l’homme ordinaire, qu’il n’est donc pas nécessaire de supposer une nature monstrueuse à son origine. La difficulté de cette expression tient à ce qu’elle peut prêter à équivoque, en particulier à une mise sur le même rang du pire et du mal ordinaire. En somme, le pire est le fait d’hommes ordinaires, mais pas de n’importe qui. Il convient donc de rechercher ce qui fait que certains hommes peuvent commettre le pire, emportés par le vertige du mal. La réponse qui semblerait devoir s’imposer serait que ces hommes se caractériseraient par l’absence de pensée. Pour penser, il faut d’abord suspendre, au moins pour un instant, l’action, s’interroger sur le comment et le pourquoi, sur les motifs et les fins. Mais s’engager dans ce type de réflexion, c’est ne plus pouvoir aller au pire. C’est pourquoi je pense aussi que Les Bienveillantes de Jonathan Littell mettent en scène un personnage sans crédibilité. Sans compter qu’il y a quelque chose de malsain à faire de la Shoah l’objet d’un récit de fiction. On ne joue pas avec ça. Les témoignages et l’histoire ne doivent pas être détournés pour des fins prétendument littéraires. Ce n’est que l’ignorance et l’aveuglement dans lequel est plongé notre temps qui peut expliquer le succès de ce livre. Mais revenons au mal et à la pensée. Le mal extrême serait donc possible par l’absence de pensée. Mais il s’agit là moins d’une réponse que d’une énigme. Comment rendre compte de l’énigme de cette absence ? Mon hypothèse est la suivante : l’absence de pensée au sens d’une réflexion sur soi et d’une considération de la portée de nos actes résulte d’une substitution. À la pensée réflexive s’est substituée une autre pensée, une pensée qui la paralyse ou l’anesthésie. Cette pensée qui empêche de penser, Cassirer la nommait déjà dans son dernier livre, Le mythe de l’État, une pensée mythique. En ce sens, le caractère d’une pensée mythique est de former une croyance collective susceptible de mobiliser les masses, en anesthésiant l’autonomie de la pensée individuelle. Georges Sorel avait bien vu la nature du mythe moderne, mais pas sa conséquence : le pire. Il y a donc de la pensée qui peut paralyser la pensée. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? On sait que l’on peut obliger quelqu’un à obéir, mais non à croire. Seule la pensée peut faire obstacle à la pensée, voire la détruire. La pensée mythique, les croyances irrationnelles, peuvent mobiliser les foules et empêcher le retour sur soi. Sous-jacente au mal extrême, il y aurait donc une pensée qui le rend possible en le justifiant. Mais pourriez-vous objecter, le mal n’est plus gratuit, s’il est causé par une pensée qui le rend possible en le justifiant. Ainsi ce n’est pas gratuitement que les nazis tuaient des Juifs, mais parce qu’ils étaient juifs. Il ne tuaient pas des hommes en général, mais des hommes de religion (« de race », disait le mythe) juive. Pour répondre à cette objection, il convient donc de préciser : les nazis tuaient des juifs, enfants, femmes, hommes sans distinction, gratuitement, à l’ombre d’une pensée mythique, fantasmatique, d’une pensée meurtrière qui les préservait de tout remords, c’est-à-dire de toute réflexion sur soi. Il y a donc une pensée nazie, l’erreur serait de penser qu’il n’y en a pas. Cette pensée est faite d’un amalgame de choses diverses liées par la haine, mais son cœur est constitué par des représentations nodales, en ce qu’elles comportaient l’accréditation du meurtre et de son industrialisation, comme quelque chose d’utile, de nécessaire, de souhaitable. L’une de ces représentations nodales a été élaborée par le penseur nazi Carl Schmitt. C’est en effet lui qui a forgé le mythe juridico-politique de l’ennemi substantiel, de l’ennemi de race, le juif, qui ne peut changer, ni se transformer. La conclusion a été tirée par le pouvoir nazi : l’ennemi de race, il faut l’enfermer pour lui interdire de souiller le sang allemand du citoyen allemand. Mais l’enfermement derrière des barbelés ne peut être qu’une solution provisoire, la solution finale, c’est l’extermination, pour en finir avec cet ennemi de la civilisation allemande, de la civilisation en général, cet être infâme, sans valeur, sans dignité, pour ainsi dire un rat ou un insecte propagateur de maladies. Cette pensée mythique, cette pensée meurtrière, forgée autour de la représentation de l’ennemi substantiel, a accrédité la licence de tuer gratuitement, sans raison. C’est là la puissance des mythes modernes et contemporains (l’islamisme en est un bon exemple aujourd’hui) qui peut autoriser la violence, la persécution, la terreur, la barbarie, le meurtre gratuit. C’est ce type de mythe qui a présidé aux autres génocides du XXe siècle. Il faudrait en produire une analyse détaillée dans chaque cas, au Cambodge, au Rwanda et peut-être ailleurs.

Telle est donc la définition que je donnerai du vertige du mal : la perte de soi par abdication de la pensée réflexive devant la pensée mythique, destitution de la responsabilité personnelle dans la fusion avec l’aveuglement collectif. Il peut y avoir de la jouissance dans ce vertige.

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