39/2009 Editorial par Yves Charles Zarka, « Internet ou la révolution paradoxale »

Éditorial Internet ou la révolution paradoxale

YVES CHARLES ZARKA

Les technologies de l’information et de la communication, Internet en particulier, ont réalisé une véritable révolution dans nos manières d’être, de penser et d’agir. Après l’étonnement de départ, dû à la découverte de dispositifs comme le courrier électronique, les bibliothèques en ligne, le téléchargement de musiques ou de films, nous avons tendance à oublier l’importance des changements ainsi réalisés, les nouvelles possibilités considérables offertes et, sans doute aussi, les nouveaux risques encourus. On l’a dit parfois, nous vivons une mutation aussi considérable, plus considérable même, que celle qu’introduisit, non pas l’écriture, mais l’imprimerie. Celle-ci ne modifia pas seulement l’univers culturel par la reproductibilité et la large disponibilité de ce qui, auparavant, ne circulait que de manière restreinte et confidentielle. Elle transforma la société, la religion (la Réforme n’eût sans doute pas été possible sans l’imprimerie), le droit (elle rendit possible une homogénéisation du droit sur l’ensemble du territoire), la politique et le monde savant également, et, avec l’apparition des premières gazettes c’est l’espace public qui a commencé à se constituer. Or la Galaxie Internet fait plus vite et plus fort que la Galaxie Gutenberg.

La communication et l’accès à l’information qui, auparavant, dépendaient du lieu et du moment sont désormais déterritorialisées et détemporalisées. Avec Internet la communication et l’accès à l’information deviennent comme utopiques et uchroniques, hors du lieu et hors du temps. Elles se réalisent de n’importe où, sinon absolument de nulle part, et sans délais, sinon immédiatement. Le monde s’est ainsi resserré et homogénéisé. Il devient un espace sans différenciation où n’importe quel point est équivalent à n’importe quel autre. Cette utopie et cette uchronie de la communication et de l’accès à l’information ne sont pas neutres, elles modifient le savoir, la politique, le droit, l’économie, la finance et même la vie personnelle, les amis, les amours, voire les ennemis.

Prenons quelques exemples : le savoir s’est profondément modifié. C’est d’abord l’accès au savoir qui a subi une mutation considérable. La possibilité d’avoir à sa disposition, sur son ordinateur personnel, une masse quasi illimitée de documents et d’informations sélectionnés, selon les demandes, par les moteurs de recherche est un fait considérable. Les bibliothèques numérisées mettent à la disposition de chacun un savoir accumulé pendant toute l’histoire de l’humanité. Évidemment, tout cela n’est pas univoquement positif, la facilité de la recherche a pour contrepartie souvent une formation incomplète ou imparfaite. L’effort considérable qu’il fallait réaliser pour connaître tel pan de la philosophie ou de la littérature semble désormais (c’est évidemment une illusion) superflu, puisque les machines sont capables de nous livrer sans effort, par exemple, toutes les occurrences d’un terme grec dans toute la littérature ancienne. Ce qui permet à certains habiles, disons plutôt demi-habiles, de faire semblant qu’ils sont de grands érudits. On comprend aussi que la falsification et le plagiat ont changé de statut. Il est devenu beaucoup plus facile de plagier, mais aussi beaucoup plus facile de se faire repérer. La bibliothèque devient de plus en plus virtuelle, ce qui ne retire pas sa raison d’être au livre, mais ouvre celui-ci à une existence au-delà de sa survie physique, partout et n’importe quand. La politique n’en sort pas non plus indemne. Le rôle d’Internet dans les campagnes élecorales pour la mobilisation des soutiens militants et financiers devient considérable. On l’a vu avec la récente campagne électorale aux États-Unis et la victoire extraordinaire d’Obama. Celui-ci a, certes fait, une campagne formidable, mais celle-ci n’aurait pas été d’un poids suffisant si la stratégie de mobilisation électronique n’avait pas été possible. Le poids politique des partis va en être probablement modifié, ainsi que leur rôle dans la vie démocratique. Mais il y a aussi un piège : il n’y a pas que les vérités qui circulent sur Internet, mais aussi les mensonges et les calomnies. Des crises considérables sont à venir à cet égard. Mais il est vrai que cela existait aussi, mais dans une moindre mesure, auparavant. Je n’insisterai guère sur le droit, tout le monde a entendu parler de la loi Hadopi, à travers laquelle se joue le conflit entre le droit de propriété des auteurs et créateurs qui exigent le paiement de l’accès aux oeuvres et la liberté individuelle qui suppose une libre circulation dans un espace comme Internet et plaide contre la réglementation et, en particulier, contre la pénalisation des téléchargements sauvages. Ce sont ainsi deux droits de l’homme qui entrent en conflit l’un avec l’autre. L’économie et la finance fournissent un exemple encore plus éclatant de la mutation réalisée par Internet. Non seulement parce qu’une économie nouvelle déterritorialisée s’est mise en place, mais aussi par les nouvelles possibilités offertes. Ces possibilités peuvent être positives mais aussi négatives.

La crise financière (et économique) que nous traversons n’aurait pas été possible sans les nouvelles technologies de l’information et de la communication qui permettent de réaliser des opérations que leur complexité rendaient auparavant impossibles. L’appât du gain et la recherche du profit sans limites ont trouvé dans les nouvelles possibilités offertes à s’exprimer d’une manière considérablement plus puissante. Quant à la vie personnelle : les amis, les amours, les ennemis, elle est également prise dans les réseaux du virtuel. Retrouver des amis, s’en faire de nouveaux, chercher des partenaires sexuels, voilà qui peut se faire de manière renouvelée par la dimension virtuelle.

Toute la question est de savoir quelle est la valeur de cette révolution tentaculaire, de cette reprise du réel dans le virtuel qui modifie le réel en retour. Pour le coup, il s’agit bien d’évaluer, non d’évaluer avec Internet mais d’évaluer l’Internet lui-même. Cette évaluation dépendra bien entendu du système de valeurs. Comme toujours, lorsqu’il y a évaluation, il y a conflit. D’un côté on dira que cette révolution est libératrice de potentialités extraordinaires vers l’extension de la démocratie, l’égalité, le développement, etc. De l’autre, on dira exactement l’inverse, que cette révolution nous fait perdre ce que nous avions de plus précieux : l’intimité, le goût de la découverte, les vraies conditions du savoir, etc. Pis, que l’Internet enveloppe la possibilité d’un contrôle généralisé des existences désormais repérables, traçables : traçabilité informationnelle, portrait réticulaire, et autres modalités. Le monde pris dans les réseaux d’Internet devient potentiellement tyrannique, même si la tyrannie est pour le moment encore douce. Nous sommes à la merci d’un maître moins personnel que machinique, d’un maître anonyme disais-je ailleurs. Internet deviendrait ainsi l’instrument le plus efficace des nouvelles formes de servitude. En vérité les deux systèmes d’évaluation en conflit ne sont pas absolument incompatibles : Internet est dans l’entre-deux, entre l’extension de la liberté et la mise en place de nouvelles servitudes. Il s’agit donc de concevoir, si c’est possible, les dispositifs techniques, juridiques et politiques qui conduisent la révolution Internet vers la liberté et non vers la servitude.

Tout a donc changé, une révolution extraordinaire se réalise sous nos yeux. Mais qu’est-ce qui a changé ? À réfléchir un peu, on pourrait bien être tenté de dire : rien, rien du tout. Y a-t-il un seul problème important quel qu’il fût qui ait trouvé une solution par Internet ? Je ne veux pas parler de problèmes techniques, mais de questions éthiques, politiques, existentielles et fondamentales, en somme. La misère, la faim, la guerre, la souffrance, le fanatisme, l’injustice, mais aussi la recherche de la vérité, celle d’un ordre plus équitable, tout cela n’a pas été affecté. Ces questions se posent de la même manière qu’avant. Mieux, l’acquisition du savoir par l’épreuve de l’objet du savoir, quel qu’il soit, la découverte de connaissances nouvelles, la recherche de l’établissement d’un monde plus juste se font toujours de la même manière qu’avant Internet. C’est toujours un individu ou un groupe qui sait, découvre, invente, pas les machines, ni le traitement de l’information. Nous sommes donc ainsi reconduits à notre finitude qui loin d’être effacée dans les espaces infinis du virtuel, devient au contraire plus sensible dans son irréductibilité. Internet ne change ni le savoir, ni l’amitié, ni l’amour. Il opère une révolution paradoxale : elle change tout en ne changeant rien. Internet est simplement un instrument dont nous avons à maîtriser les modalités et non un démiurge capable de nous changer. Il faut rejeter la fable du posthumain.

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