42/2010 Editorial

Le capitalisme, une étrange séduction

YVES CHARLES ZARKA

Exploitation, captation, domination, corruption, destruction, aliénation, accumulation, marchandisation, et aussi avidité, rapacité, rivalité, insensibilité, inégalité, et encore abus, culte de l’argent, pulsion de mort…, j’en passe et des meilleurs. Tels sont les mots du capitalisme. C’est en effet ainsi que, très généralement, pour ne pas dire universellement, on définit le capitalisme comme système économique de production, d’échange et de consommation, comme structure de domination de classes et comme régime symbolique de codes et de conduites. Les mots du capitalisme signifient donc des maux. Quand je dis qu’il s’agit d’une façon très largement partagée de désigner le capitalisme, je ne veux pas dire que tout le monde rejette ce système. Car si c’était le cas, le capitalisme aurait disparu depuis longtemps. Cela veut dire simplement que ceux qui y voient des avantages donc le soutiennent – il en est même qui en font l’éloge – savent bien que la réalité n’est pas celle qu’ils veulent faire accréditer. Toute défense du capitalisme est biaisée. Elle ne dit qu’un aspect des choses et vise à faire prévaloir un intérêt réel ou illusoire de classes, de positions, de situations, comme on voudra. D’une certaine manière, on pourrait dire que l’imposture et l’usurpation que Rousseau, dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, et non dans le Contrat social, avait décryptées au fondement de la propriété et de la société, auraient percé en fait le secret de la société en régime capitaliste : un pacte où les riches dupent les pauvres en légitimant l’inégalité réelle (la conservation et l’accroissement de leurs richesses) contre une égalité juridique vide. Nous avons tous les mêmes droits, disent les riches. Belle baliverne ! On sait aujourd’hui les salaires des « grands » patrons , les fortunes considérables accumulées, et la misère parfois extrême de couches entières de la population.

Mais cette explication est très insuffisante. Une illusion, si forte et si entretenue soit-elle, ne peut se maintenir longtemps lorsqu’elle contredit si fortement la réalité. Il faut donc qu’elle soit soutenue par une autre chose susceptible de rendre compte d’une emprise, d’une adhésion, d’une reconduction du désir. Il faudrait une anthropologie du capitalisme qui aurait le caractère d’une psychanalyse collective. Pourquoi l’inconscient collectif accepte-t-il ce qu’il sait par ailleurs abusif, injuste, voire parfois criminel ? Si l’on considère la question sur le plan politique, cette question revient à celle que posait La Boétie et que reprendra Spinoza, question soulignée par Deleuze, « pourquoi les hommes combattent-ils pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut ? » . J’ai essayé, avec d’autres, de répondre à cette question à nouveaux frais dans la Critique des nouvelles servitudes , en mettant en évidence la mutation que connaît la domination dans la société en régime capitaliste aujourd’hui, en particulier la naissance d’une domination impersonnelle. Celle du « maître anonyme » qui opère, non par répression du désir, mais par incitation et conduction de celui-ci à travers l’opinion et les mœurs, c’est-à-dire à partir d’une emprise sur la subjectivité. C’est ce point que je voudrais souligner ici à travers l’analyse de ce que l’on pourrait appeler les trois fondements anthropologiques du capitalisme.

Le premier fondement tient à ce que le capitalisme n’est pas seulement un mode de production, d’échange et de consommation économique, il est aussi en même temps une dynamique du désir qui sous-tend la production, l’échange et la consommation. Son principal ressort est le désir individuel qu’il active, stimule, accroît. L’initiative individuelle, le goût du risque, course à la réussite, l’esprit d’entreprise, la volonté d’accumuler sont fondés sur cette dynamique du désir. Allons plus loin, c’est parce qu’il chatouille le désir individuel en l’excitant et le canalisant sur certains objets, puis sur d’autres, que le capitalisme requiert la plus grande liberté possible des individus et des groupes. Or désir et liberté sont des réalités positives qui nous définissent et auxquelles nous sommes attachés. Dans la mesure où il forme et accompagne le désir plutôt qu’il ne le réprime, dans la mesure où il laisse également du jeu à la liberté plutôt qu’il ne la contredit, le capitalisme s’appuie sur deux dimensions fondamentales de notre condition. Par opposition, une économie dirigiste et planificatrice est inévitablement une économie de la frustration qui finit toujours par s’appuyer sur un régime politique autoritaire. Ce n’est pas seulement une possibilité, c’est une loi de l’anthropologie et de la politique. On s’en est encore une fois aperçu avec la manière débridée et quasi-anarchique avec laquelle les pays de l’ex-Union soviétique se sont lancés dans un capitalisme sans règles et sans frein quand le pouvoir politique de fer s’est décomposé. Je ne veux nullement dire par là que le capitalisme serait fondé sur la nature humaine, alors que des économies dirigistes s’y opposent. Je veux simplement dire que le capitalisme sait tourner à son avantage et à ses fins ces dimensions constitutives de notre être que sont le désir et la liberté. « Tourner à son avantage », cela veut dire aussi les retourner contre elles-mêmes et porter les hommes à aller vers leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut.

Le deuxième fondement tient à ce que, tout en étant une économie fondée sur l’inégalité et l’exploitation, le capitalisme est d’abord un facteur très puissant d’égalisation. C’est en particulier lui qui a détruit la société d’ordre de l’Ancien Régime. Il a, en ce sens, égalisé les conditions, pour parler comme Tocqueville. Il a sapé les bases de la société aristocratique. L’argent, comme équivalent universel, n’est pas un simple opérateur d’échange, il homogénéise toutes les valeurs et les rend substituables les unes aux autres. La transformation des biens immobiliers, en particulier de la terre, en valeurs mobilières et particulièrement en capital, est l’un des facteurs majeurs de la destruction de l’aristocratie. Simplement cette égalisation engendre une nouvelle inégalité, qui n’est plus une inégalité d’ordre, de privilèges, mais une inégalité fondée sur l’argent et les possibilités que celui-ci ouvre dans la structure économique et sociale.

Le troisième fondement du capitalisme consiste en une homogénéisation de l’objet du désir. Celui-ci est en effet essentiellement orienté vers la recherche de satisfactions matérielles : une accumulation d’objets qui, une fois possédés, perdent en général tout attrait. Ce caractère du désir explique une dimension majeure du capitalisme, lequel ne se maintient que dans la croissance et le renouvellement des objets de consommation. L’homogénéisation ne veut pas dire qu’il n’y a pas de variété, au contraire, la variété est de plus en plus grande mais dans la même catégorie. Le désir indéfini et accumulatif d’objet de satisfaction matérielle, c’est la condition du désir de l’homme après la chute selon Pascal, à la recherche d’un objet désormais absent qu’il ne saurait remplacé que par la quête sans fin d’objets finis, médiocres et sans cesse à renouveler. L’homogénéisation de l’objet du désir résulte de la mimésis des désirs, de leur imitation réciproque. Une chose est d’autant plus désirable qu’elle est désirée par un plus grand nombre de personnes. Est-ce autrement que l’on juge aujourd’hui l’attrait ou la valeur d’un disque, d’un film ou d’un livre ? Le hit parade est un hit parade des ventes. Plus ça se vent, plus ça va se vendre, plus désirable sera l’objet. La mimésis opère par secteur, elle suscite également des modes d’identification ou de distinction : rendre ostensible son appartenance à un groupe et sa répugnance de l’autre.

On voit donc que pour sortir du capitalisme, il n’y a, me semble-t-il, que deux voies possibles. La première consisterait à prôner, comme le faisait Schopenhauer, la négation du désir, c’est-à-dire le nihilisme. Cette négation même, donc la réduction de la vie, de l’individualité, serait alors le mode d’accès à la béatitude. La seconde serait de concevoir une autre dynamique du désir qui n’est plus celle de l’égoïsme, de la concurrence et de la rivalité, mais celle d’un accroissement des possibilités de notre être compatible avec la concorde, la convergence, la générosité. Autrement dit, pour sortir du capitalisme, il ne suffit pas de concevoir une autre économie, il faut surtout concevoir un changement de nos manières d’être, ce qui est sans doute beaucoup plus difficile…

1 . La référence aux salaires des « grands » patrons est évidemment symbolique, on sait en effet que les vrais inégalités sont celles qui sont héritées, mais les symboles sont importants. La justification de ces salaires immenses, disproportionnés par rapport aux salaires moyens ajoute au scandale de ces soi-disant rémunérations qui sont en vérité des avantages exorbitants, des prébendes. Nous devons conserver les « meilleurs patrons », nous dit-on. Mais qui sont ces meilleurs ? La simple manière dont ils sont choisis suffirait à remettre en cause ce qualificatif : la cooptation entre amis du même réseau, alliés politiques, ou autre. En outre, on le sait bien ces « grands » patrons sont souvent à l’origine de la chute des entreprises ou des institutions qu’ils sont censés diriger. Il y a en France et ailleurs de grands savants, de grands musiciens, de grands auteurs, leur grandeur se mesure-t-elle à l’énormité des sommes qui leur sont attribuées ? Un prix Nobel par exemple, mais on pourrait en prendre d’autres plus significatifs, vit généralement avec un salaire raisonnable, celui d’un professeur ou d’un chercheur. Est-il, pour autant, moins grand ou moins utile à la nation qu’un « grand » patron ? Juge-t-on que ces savants, musiciens ou auteurs doivent être payés des millions d’euros ? C’est absurde, grotesque et en même temps très significatif : parce que c’est dire que la valeur des talents se mesure au compte en banque. 2. Sur la référence à Deleuze, cf. le numéro 40 de la revue Cités « Deleuze politique ». 3. Paris, PUF, 2007. 4. On pourra également se référer aux analyses intéressantes de Michel Clouscard, Le capitalisme de la séduction, éditions Delga, Paris, 2009, et Critique du libéralisme libertaire, éditions Delga, Paris, 2005.

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