43/2010 Editorial Socialisme : le grand défi Yves Charles Zarka

Le socialisme contemporain a la nature d’un reflexe, il ne contient pas de principe créateur. Il est la chair de la chair de la societe bourgeoise et capitaliste, c’est un phénomène intérieur à celle-ci, dont la structure et les mouvements internes le déterminent entièrement. Il reste spirituellement sur le même plan. Le socialisme est bourgeois jusque dans sa profondeur et il ne s’élève jamais au-dessus du sentiment, ni des idéaux bourgeois de l’existence. Il veut seulement que l’esprit bourgeois soit étendu a tous, qu’il devienne universel et fixe dans les siècles des siècles, définitivement rationalise, stabilise, guéri des maladies qui le minent et délivre des reliquats de son principe irrationnel ≫. Ce texte, qui ne peut laisser aucun socialiste indifférent, est de Nicolas Berdiaev. Ecrit en 1918, il fut publie en 1923 dans un volume intitule La philosophie de l’inegalite1. Quels que soient les principes spirituels et religieux auxquels l’auteur adhère et à partir desquels il formule cette critique du socialisme, il n’est pas possible d’en négliger la portée. On peut même aller plus loin et considérer que Berdiaev met le doigt sur la question névralgique du socialisme, à partir de laquelle il est possible de formuler le grand défi auquel le socialisme a été confronte dans ses figures historiques, et l’est encore plus vivement peut-être aujourd’hui. On peut décliner ce grand défi sous forme de questions : le socialisme véhicule-t-il d’autres idéaux que ceux de la société capitaliste et bourgeoise ? A-t-il d’autres finalités que d’étendre l’esprit bourgeois à tous ? Constitue-t-il une véritable alternative au capitalisme ou n’en est-il qu’une version utopique (c’est-à-dire impossible) : un capitalisme sans contradictions, sans exploitation et sans injustice ? Ces questions ne sont bien sur pas nouvelles, elles se sont posées des l’invention de l’idée socialiste au début de la révolution industrielle, au XIXeme siècle, et se posent encore maintenant, avec plus de force peut-être, tant le capitalisme malgré les catastrophes qu’il a engendres semble rester maitre du jeu. Le trouble que connait le socialisme aujourd’hui, en2010 et depuis des années, est d’abord, selon moi, lie à un déficit doctrinal. En effet, quels sont les concepts, les projets, les idéaux qui définissent aujourd’hui le socialisme et seraient en mesure de susciter l’adhésion, de mobiliser les énergies, de donner l’espérance, au-delà des démarches revendicatives qui s’intègrent très bien a la logique de la société capitaliste et en font le dynamisme ? Ce déficit est devenu patent âpres la présidence de François Mitterrand, mais il existait avant, simplement masque par quelques slogans de 1981 du type ≪ changer la vie ≫, ≪ rupture avec le capitalisme ≫, etc. Le déficit doctrinal était masque par une rhétorique creuse mais efficace puisqu’elle a porte les socialistes au pouvoir. Apres le pouvoir, ce fut l’ère du vide, la querelle des chefs…. Mais revenons à la question de Berdiaev : le projet socialiste n’est-il simplement que l’esprit bourgeois soit étendu à tous ? Une interrogation de ce type était déjà sous-jacente au texte d’Engels Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880). La distinction des deux figures du socialisme s’opère en effet entre un socialisme qui reste finalement, selon Engels, dépendant de la société capitaliste, tout en en combattant les contradictions et les injustices, et un autre socialisme qui remet fondamentalement en question l’esprit du capitalisme et ouvre l’histoire humaine sur un autre horizon. Ainsi Saint-Simon, Fourier, Robert Owen, quels que soit leurs apports considérables a la pensée socialiste, leurs génies et leurs inventions conceptuelles, ne se sont pas émancipes de l’esprit bourgeois. Saint-Simon avait entrevu la lutte des classes, défini la politique comme science de la production, envisage l’idée d’une réduction de la politique a l’économie mais restait dépendant de l’ancienne société. De même Fourier a eu beau dévoiler sans pitié ≪ la misère matérielle et morale du monde bourgeois ≫, il n’est pourtant pas arrive à s’en libérer. Robert Owen, en Angleterre est dans le même cas de figure, encore qu’il alla sans doute plus loin : ≪ Le passage au communisme fut le tournant de la vie d’Owen. Tant qu’il s’était contenté du rôle de philanthrope, il n’avait récolte que richesse, approbation, honneur et renommée. Il était l’homme le plus populaire d’Europe […] Mais lorsqu’il se présenta avec ses théories communistes, tout changea. Il y avait trois grands obstacles qui semblaient lui barrer la route de la reforme sociale : la propriété privée, la religion et la forme actuelle du mariage ≫. Le socialisme utopique précède et annonce ce qui pourra être une critique radicale de la société capitaliste et de l’idéologie bourgeoise : ≪ Certes le socialisme antérieur critiquait le mode de production capitaliste existant et ses conséquences, mais il ne pouvait pas l’expliquer, ni par conséquent en venir a bout, il ne pouvait que le rejeter purement et simplement comme mauvais ≫. En revanche, selon Engels, le socialisme scientifique fonde sur les deux grandes découvertes de Marx : le mode de production capitaliste et la production du capital (la plus-value), d’une part, le concept matérialiste de l’histoire, de l’autre, est susceptible de comprendre la contradiction qui mine le système capitaliste et d’ouvrir la voie vers de nouveaux idéaux sans commune mesure avec ceux de l’esprit bourgeois. L’analyse de Marx et d’Engels reste aujourd’hui très éclairante sur les crises du capitalisme, la catastrophe du capitalisme financier en 2008 a permis d’en reprendre conscience. Mais il en va tout autrement de leurs solutions. La collectivisation des moyens de production et d’échange, la mission confiée au prolétariat, l’extinction des classes sociales, le passage du règne de la fatalité à celui de la liberté ont été juges par l’histoire. Le socialisme historique, dans sa version communiste, a achève de discréditer ce que Engels appelait ≪ le socialisme scientifique ≫ et sa prétention à dépasser la société capitaliste et l’esprit bourgeois. Qui serait prêt autour’hui à troquer l’économie de marche, quels que soient ses défauts et ses dangers, avec une économie planifiée de contraintes et de frustrations ? Pas grand monde sans doute. Or c’est précisément sur ce point que le socialisme d’aujour’hui, qui entend associer la liberté et la solidarite, doit relever le grand défi qui se pose a lui, le défi doctrinal : penser la démocratie sans le capitalisme, penser un mode de production qui ne renonce pas au progrès tout en remettant en cause l’exploitation des plus démunis et la surexploitation de la nature, penser une liberté des individus solidaires, penser un bonheur social qui ne se ramène pas divertissement, défendre sans concession la laïcité contre les tentatives brutales ou insidieuses de la remettre en cause, repenser l’espace public. Il va de soi qu’il s’agit la d’une tache considérable, mais si ce grand défi doctrinal n’est pas relevé, il faudra conclure que Berdiaev avait raison, l’esprit du socialisme ne serait que≪ l’esprit bourgeois étendu à tous .
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